

«Comment les friches nous enseignent l’espoir», 2023
Jus de chlorophylle, papier, bois, tissu de coton teint aux baies de sureau, cordon
50 x 70 cm
Texte accompagnant l’oeuvre :
« Il vous faut tirer le petit cordon pour voir l’image apparaitre derrière le tissu. Des images au jus de chlorophylle qui disparaissent sous la lumière du soleil. Des images éphémères autour des plantes des friches, qu’il faut protéger, dont il faut prendre soin.
N’oubliez pas de refermer le rideau.»
Texte imprimé : extraits du texte «Comment les friches nous enseignent l’espoir» de Maxime Zucca, naturaliste
«S’il est un concept qui cristallise l’ambiguïté de la relation entre l’humain occidental moderne et de la vie sauvage, c’est celui de la friche.
Paru dans Socialter, «Ces terres qui se défendent», rédacteur en chef Collectif Reprises des terres, hors-série n°15, hiver 2022/2023
Fréquemment proche du champ lexical de la xénophobie, il charrie son attelage de préjugés, de peurs et de rejets. Les friches sont d’ailleurs généralement définies par des négations, par un non-usage, un abandon. Elles viennent heurter notre rapport à l’ordre et au désordre. Rien n’y est plus contrôlé, les végétaux s’y entremêlent en tout sens. La friche fait sale. Elle est un terrain vague, qui s’oppose au précis, un espace qui échappe au contrôle physique, mais également à celui de la pensée. Elle est un espace de l’inexpliqué.
Défricher un sujet, c’est le rendre accessible à la pensée, c’est une tentative de rendre accessible à l’humain ce qui existe. La friche est l’espace de l’inculte. Elle nous renvoie en miroir notre désordre intérieur, aux
limites de notre savoir. La friche est l’espace de l’inaccessible, du danger. […]
La friche agricole est perçue comme un réservoir d’indésirables, un réservoir d’ennuis, de toutes les mauvaises graines, colonisatrices potentielles des champs alentour. La friche urbaine quant à elle, est le lieu des rebus de la société, humains contre non-humains : marginaux, vagabonds, Roms, plantes exotiques dites «envahissantes» qui y trouvent une interstice de liberté.
La friche est une communauté végétale qui s’installe sur un espace perturbé et souvent mis à nu, typiquement post-cultural, mais aussi après des chantiers, un glissement de terrain…
Elle constitue un stade transitionnel. […] Les arrangements au sein de la communauté de la friche ne sont pas pour autant désordonnés et suivent des règles écologiques de compétition pour la lumière, de coopération racinaire, d’adaptation à un mode de pollinisation peu exigeant, à un sol très aéré et riche en nutriments, ou au contraire pauvre et très tassé.[…]En ville, elles constituent un réservoir de biodiversité indéniable : leur richesse botanique est plus élevée que celle des espaces verts urbains, elles offrent un havre de tranquillité aux renards, aux fouines et aux hérissons, et constituent le seul habitat convenable pour les oiseaux des strates buissonnantes comme les fauvettes et les hypolaïs. Dans les zones agricoles, les friches que l’on trouve au milieu des grandes cultures homogènes concentrent les rapaces diurnes et nocturnes, les oiseaux granivoires, les insectes pollinisateurs, les criquets. [...]
Mais aujourd’hui, les friches ont, d’une certaine manière, la cote. Il n’y a pas d’espaces plus convoités pour y installer des projets : elles sont devenues des opportunités, des espaces à reconquérir. C’est une conquête noble car l’espace y est perçu comme un grand vide : il n’y a ni paysans ni habitants. Quant aux espèces sauvages, on leur a créé des espaces protégées après tout. Les friches semblent être par défaut, dans les textes de lois produits par le ministère de la Transition écologique, un espace «non-naturel» sur lequel on peut tout faire sans qu’il puisse y avoir de conséquences pour les êtres vivants. Presque comme si, parce qu’ils habitent une friche, ces organismes étaient un peu des sous-vivants, les bidonvillisés du sauvage. […]La friche est le lieu où la vie explose après avoir été fauchée, broutée, girobroyée, bétonnée, retournée, empoisonnée. Elle est un espace de libération après une contention forcée, où l’adventice redevient simplement jeune pousse, où le végétal transperce miraculeusement l’asphalte. Elle est l’espace de réensauvagement spontané, le nouvel eldorado pour les animaux des environs, où se réinventent des intéractions complexes et des communautés multispécifiques.
La friche est l’espace de l’espoir. »